Les huit branches du yoga, telles qu’elles sont décrites dans les Yoga Sutras de Patanjali, tracent un chemin qui mène à la libération spirituelle. L’asana, c’est-à-dire la pratique des postures de yoga, est souvent le point de départ de ton parcours, mais c’est en fait la troisième branche de ce chemin. Le pranayama (contrôle de la respiration) et les niveaux de méditation de plus en plus profonds constituent les branches quatre à huit.
Si on remonte aux deux premiers membres, on arrive aux yama et niyama, un code éthique régissant nos interactions avec le monde et avec nous-mêmes. Comme les Yoga Sutras ont probablement été écrits entre 100 et 500 de notre ère, le contexte dans lequel ils ont vu le jour est radicalement différent de celui dans lequel ils sont enseignés aujourd’hui, ce qui laisse une grande marge de débat et d’interprétation. C’est là qu’intervient Stewart Gilchrist.
Les cours de yoga très prisés de Stewart à Londres proposent du vinyasa intense, agrémenté d’une bonne dose de réflexion philosophique ; on avait donc hâte de connaître son point de vue sur la façon dont les pratiquants de yoga d’aujourd’hui se rapportent à cet ancien chemin à huit branches. Ça ne surprendra personne qui le connaît : Stewart a remis en question l’autorité, bouleversé la tradition et apporté ses propres idées originales.
Quel est le rôle des huit membres du yoga pour un adepte du yoga d’aujourd’hui ?
Stewart Gilchrist : Que ce soit une bonne chose ou non, ils sont devenus essentiels et centraux dans l’enseignement du yoga moderne. Une grande majorité de professeurs et d’organisateurs de formations d’enseignants leur ont attribué un rôle omniprésent et central dans leurs enseignements. Ils se sont donc imposés comme le cœur de l’enseignement du yoga moderne.

Comment intègres-tu l’enseignement des huit branches dans tes cours ?
SG : De bien des façons différentes : dans les cours en studio, soit en les mettant à l’honneur pendant tout un mois, soit en introduction à la pratique des asanas, pendant ou après la pratique des asanas, lors d’ateliers dédiés, et dans les formations de professeurs.
Je vis à Londres et j’enseigne à plus de 300 personnes par semaine. Elles viennent du monde entier, de la Jamaïque au Japon, de la Norvège au Nigeria. L’anglais n’est pas toujours leur langue maternelle. C’est important que la philosophie du yoga soit accessible dans ce contexte.
Ça aide de simplifier les huit membres : « ce qu’il ne faut pas faire », « ce qu’il faut faire », les postures, libérer la respiration, lâcher prise sur les sens, se concentrer sur une seule chose, prier, l’intégration totale. Ça permet peut-être de les rendre plus compréhensibles pour que tout le monde puisse les suivre.
Selon toi, quels sont les aspects des huit membres avec lesquels les élèves d’aujourd’hui ont le plus de mal ?
SG : Tous ! La plupart des gens qui viennent à mes cours ne s’intéressent qu’aux asanas. Ceux qui commencent à vouloir approfondir leurs connaissances ont tendance à comprendre intellectuellement le yoga Astanga [à huit branches], mais ont du mal à les mettre en pratique.
Y en a-t-il un avec lequel tu as toi-même du mal ?
SG : Aparigraha.
Je m’attache énormément aux gens : mes enfants, mes amis, mes élèves, ainsi qu’à la pratique elle-même : les professeurs ou ceux qui m’inspirent et m’ont marqué. Je sais que cet attachement finit par mener à la déception et au dukha [la souffrance] ! Le détachement est une pratique difficile.

As-tu eu des « moments de révélation » concernant les huit membres du yoga dont tu pourrais nous parler ?
SG : Ils ne sont pas si importants que ça ! À moins que tu aies besoin de conseils moraux. Et même dans ce cas, la plupart des gens n’ont tout simplement pas la discipline ni la volonté d’en appliquer une quelconque interprétation.
Pourrais-tu nous expliquer comment tu interprètes le niyama « ishvara pranidhana » [dévouement à Dieu] ?
SG : Identifie-toi à la source de toute la nature et de toute la création.
Les différentes religions peuvent donc être libres de s’identifier à leurs propres dieux, tandis que les laïcs et les athées peuvent s’identifier à leur vraie nature. Essaie de t’engager pleinement dans cette prise de conscience. Ça permet généralement à tout le monde de se reconnaître dans cette interprétation.
Et qu’en est-il du brahmacharya [le célibat] pour les yogis d’aujourd’hui qui sont en couple ou ont une famille ?
SG : Dans la tradition de Patanjali, ça voulait dire l’abstinence. Pas de sexe. Comme les nonnes et les moines. Mais d’autres professeurs, comme Krishnamacharya, ont proposé que les huit membres puissent être pratiqués par tout le monde dans un système d’Astanga yoga destiné aux personnes ayant une vie de famille, aux femmes, à toutes les castes, à n’importe qui !
Je me souviens qu’un de mes profs disait que le brahmacharya, ça veut dire « du bon sexe » ! Ça me fait toujours rire, car c’est quoi, ta définition d’une « bonne vie sexuelle » ? D’autres parlent de « responsabilité sexuelle », mais qu’est-ce que ça implique ?
Je suis sûr que les idées de Bhagavan Rajneesh sur le brahmacharya diffèrent grandement de celles de Mère Theresa May, et c’est tout simplement comme ça : ça s’ouvre à un large éventail de définitions, selon les principes que tu suis ou qui t’ont été inculqués, ou ce que tu as développé toi-même à travers ton expérience.

Tu penses que les huit membres du yoga encouragent les yogis à devenir des militants politiques ?
SG : Ils devraient l’être. Tous ceux qui suivent les enseignements du yoga devraient être des militants politiques. Mon tout premier souvenir du yoga remonte aux années soixante : à l’époque, le yoga et la culture hippie s’opposaient avec véhémence à la guerre du Vietnam, au racisme, à l’apartheid, au sexisme et aux injustices du capitalisme.
Alors que le monde se dirige vers un avenir dystopique, avec des génocides en Afrique, en Syrie, au Yémen et d’innombrables autres guerres, c’est effrayant de voir que le yogi moderne est, pour le moins, apathique face aux questions politiques.
L’environnement, les droits des femmes, les droits de l’homme, les droits des animaux, l’homophobie, la xénophobie et la justice sociale devraient tous figurer à l’ordre du jour d’un prof de yoga.



