Les Yoga Sutras de Patanjali sont l’une des sources d’inspiration préférées du yoga contemporain et constituent un guide pour mener une vie équilibrée et éthique, tant sur le tapis qu’en dehors.
Alors que les Yoga Sutras complets (rédigés au cours des quatre premiers siècles de notre ère) se composent de 195 aphorismes que le spécialiste du yoga David Gordon Blanc qualifie de « théorie du tout », le yoga moderne se concentre surtout sur les 31 versets qui décrivent les « huit membres » du yoga, qui constituent un guide pratique sur la manière d’atteindre la libération de la souffrance.
Une étude de l’histoire des Yoga Sutras montre qu’une grande partie de notre compréhension de cet ouvrage ancien a été influencée par de nombreux commentaires sur les versets originaux. Notre version des 8 membres du yoga tient compte du contexte dans lequel ils ont été créés, puis cherche des moyens de les appliquer à la vie d’aujourd’hui.

Les huit membres du yoga
Les huit membres du yoga constituent le cadre étape par étape proposé par Patanjali pour mener une vie qui a du sens et progresser vers la libération de la souffrance. Ils comprennent des principes éthiques, des pratiques personnelles, les postures, la respiration, le retrait des sens et trois étapes de méditation.

1. Yama (restrictions)
Les yamas sont cinq préceptes éthiques qui définissent un code de conduite à respecter dans nos interactions avec le monde qui nous entoure. Ils te guident dans ta façon d’agir envers les autres. Les voici :
Ahimsa (non-violence)
Ahimsa avait sans doute un sens très simple pour les premiers lecteurs des Yoga Sutras, et son interdiction de la violence reste malheureusement d’une grande actualité aujourd’hui. En plus, certains yogis d’aujourd’hui interprètent l’ahimsa comme une invitation à adopter un régime végétalien, en partant du principe que tous les êtres vivants ont le droit d’être traités avec bienveillance et non-violence.
Satya (sincérité)
Dire la vérité, c’est un principe moral de base auquel on peut probablement tous adhérer, et c’est certainement un principe qui n’a pas perdu de son actualité. En fait, à une époque où les « faits alternatifs » sont tolérés dans les sphères les plus publiques de la société, c’est plus important que jamais de dire la vérité et de soutenir ceux qui le font.
Asteya (Ne pas voler)
À l’époque de Patanjali, il s’agissait sans aucun doute avant tout d’une interdiction de s’approprier les biens d’autrui. Même si ça reste un bon conseil (sans parler de la loi), il existe aujourd’hui bien d’autres façons de voler, dont certaines ne sont pas forcément évidentes. Propriété intellectuelle, logos, images trouvées sur Internet : tout ce qui ne t’appartient pas, laisse-le tranquille.
Brahmacharya (Célibat)
Le yoga n’est certainement pas la première école de pensée à promouvoir le célibat auprès de ses pratiquants. Aujourd’hui, la fidélité, la constance et le fait d’entretenir des relations honnêtes et ouvertes avec nos partenaires constituent des alternatives pour les yogis modernes qui ont une vie de famille.
Aparigraha (non-convoitise)
En voilà un qui (malheureusement) résiste vraiment à l’épreuve du temps, sans qu’on ait besoin d’un filtre moderne. Convoiter ce que les autres possèdent, la jalousie, l’envie et la cupidité sont autant de mots pour désigner ce monstre aux Vert yeux qui semble nous accompagner depuis la nuit des temps. C’est un obstacle difficile à surmonter. Une chose qui peut aider, c’est de nommer cette sensation quand elle surgit, pour qu’on prenne conscience qu’elle est là et qu’on puisse ensuite réaliser qu’on n’est pas obligé de s’y attacher.

2. Niyama (les observances)
Si les yamas sont tournés vers l’extérieur, vers la société, les niyamas sont des pratiques intérieures visant à s’améliorer soi-même. Il s’agit de :
Saucha (Purification)
La purification du corps et de l’esprit est décrite dans les Yoga Sutras comme une étape nécessaire pour se détacher du monde physique et se préparer à la méditation. Pour nous, ça peut vouloir dire identifier et lâcher prise sur les schémas de pensée qui risquent de nous détourner de nos objectifs. Si on arrive à chasser les pensées négatives ou méchantes envers nous-mêmes ou les autres, on aura l’esprit plus clair quand viendra le moment de se concentrer sur soi.
Santosa (le contentement)
Le contentement est un vrai défi pour beaucoup de gens, ça vaut donc le coup de se demander pourquoi c’est si dur d’être heureux avec soi-même. La culture du « toujours plus », du statut social, de cette quête constante de surpasser les autres est tellement omniprésente qu’il faut en fait un petit effort pour réaliser que ce n’est pas une obligation. Vivre dans un état d’insatisfaction et de comparaison constantes n’est pas la seule voie possible. Pratiquer la gratitude peut nous aider à mieux apprécier les bonnes choses qu’on a (déjà) dans notre vie.
Tapas (ascétisme)
L’une des traductions de « tapas » est « chaleur » ; ce terme est donc souvent interprété comme encourageant des pratiques qui attisent notre feu intérieur. Dans son livre *Yoga : Discipline of Freedom*, Barbara Stoler Miller explique que l’ascétisme était censé produire la chaleur du « tapas ». La purification par l’autodiscipline est décrite dans l’œuvre de Patanjali. Dans le yoga contemporain, le « tapas » peut se manifester à travers la pratique quotidienne de postures ou de méditation, qui nécessitent de la maîtrise de soi pour être maintenues.
Svadhyaya (Étude)
Svadhyaya est parfois traduit par « étude de soi », ce qui laisse entendre qu’il s’agit d’introspection ; cependant, ça ne semble pas être l’intention initiale. Ça désignait plutôt l’étude, la mémorisation et la répétition de prières et de mantras sacrés, ce qui était, et reste, une pratique courante dans l’hindouisme. De nos jours, on peut choisir d’interpréter ça comme une invitation à travailler sur soi-même, à apprendre tout au long de la vie et à garder un état d’esprit tourné vers le développement personnel.
Ishvara Pranidhana (Dévouement à Dieu/au maître)
Ça peut être un peu délicat pour beaucoup de pratiquants d’aujourd’hui. C’est intéressant de noter que la signification d’Ishvara dans le texte original est sujette à interprétation. Ça aurait pu désigner un maître, un enseignant ou un dieu non spécifié. La soumission à un enseignant s’inscrit dans la lignée de la relation gourou-élève, qui était une tradition bien établie au sein du yoga en Inde. Par contre, l’idée de s’en remettre à un gourou ne passe pas très bien non plus chez beaucoup d’élèves occidentaux. Pour ce qu’on en retient ici, on peut dire que le yoga est une pratique spirituelle. Ça touche la personne dans son ensemble, qui se compose de l’esprit, du corps et de l’âme.
3. Asana (posture)
Même si on a l’impression de retomber sur un terrain plus familier ici, le terme « asana » avait aussi une signification très différente dans son contexte d’origine. Alors qu’on utilise aujourd’hui ce terme pour désigner n’importe quelle partie d’une pratique posturale (toutes les postures de yoga), son sens initial était simplement « une position assise confortable ». L’œuvre de Patanjali ne donne aucune autre instruction concernant les asanas que la nécessité de trouver une posture permettant de pratiquer le pranayama et la méditation.
Dans le cadre du chemin aux huit membres, il semble qu’une fois qu’on a établi qu’on est en paix avec le monde et avec soi-même, on puisse se concentrer sur le fait d’apaiser et de focaliser son esprit. Bien sûr, l’asana est aujourd’hui souvent le point d’entrée des gens dans le yoga.
4. Pranayama (contrôle de la respiration)
En ce qui concerne le contrôle de la respiration, Patanjali enseigne que le pratiquant doit réguler les inspirations, les expirations et les retenues du souffle de manière cyclique. Tous les autres exercices de respiration qu’on pratique aujourd’hui proviennent de sources extérieures aux Yoga Sutras. Comme les huit membres du yoga visent à préparer à la méditation, toute respiration qui permet de se recentrer et de nous ancrer dans l’instant présent aide à préparer le corps et l’esprit à se tourner vers l’intérieur.
5. Pratyahara (Retrait des sens)
Isoler la conscience des distractions liées à l’engagement des sens constitue la dernière préparation physique aux pratiques de méditation décrites dans les trois derniers membres. Ça peut être en soi une forme de ce qu’on appellerait la pleine conscience, où les stimuli sensoriels, comme les sons, les images ou les odeurs, sont perçus comme externes et laissent ensuite passer sans retenir notre attention.
6. Dharana (Concentration)
Dharana est la première étape du voyage intérieur vers la libération de la souffrance. Pendant ce type de méditation, les pratiquants concentrent toute leur attention sur un seul point, comme le nombril ou une image dans leur esprit.
7. Dhyana (Méditation)
À ce stade, le pratiquant médite sur un seul objet d’attention, en excluant tout le reste. Même si on a l’habitude d’un type de méditation qui cherche à vider l’esprit de toutes pensées et images, ça ne semble pas avoir été une étape obligatoire de la méthode décrite par Patanjali. Tant que l’attention est focalisée, l’objet n’est pas précisé.
8. Samadhi (contemplation pure)
Une fois le dhyana atteint, le pratiquant entre dans un état de samadhi où il ne fait plus qu’un avec l’objet de sa méditation. Bien que cela ait été interprété comme signifiant l’union avec le divin ou avec l’univers tout entier, l’explication de Patanjali ne va pas aussi loin.
Au-delà des huit membres du yoga
Il existe en fait une étape supplémentaire pour atteindre la libération de la souffrance selon Patanjali, qui n’est pas reprise dans la plupart des enseignements contemporains. Cet état s’appelle le nirbija-samadhi, que Miller traduit par « contemplation sans graine », les « graines » étant ici les pensées qui engendrent d’autres pensées.
Même si on pourrait logiquement en conclure qu’il s’agit de l’union cosmique qu’on associe à l’aboutissement des huit membres, David Gordon Blanc explique que le but du yoga de Patanjali est en réalité la séparation absolue de l’esprit humain de la matière du monde. Quand ça arrive, l’esprit a la capacité de s’étendre à l’infini et est capable de ce qu’on appellerait des actes surnaturels.
La pratique des huit membres du yoga a énormément évolué depuis l’époque où Patanjali les a consignés jusqu’à aujourd’hui. Quand les contextes sont si radicalement différents, ça n’aurait aucun sens de s’attendre à ce que ces membres s’intègrent parfaitement au yoga contemporain.
Mais ça ne veut pas dire qu’ils n’ont plus aucune place dans notre tradition. Il y a plein d’enseignements sur la façon de traiter les autres et de prendre soin de soi, ainsi que sur l’importance de la contemplation profonde, qui restent d’actualité et complètent parfaitement les pratiques physiques d’aujourd’hui, même un millénaire et demi après leur rédaction.
Sources :
Miller, Barbara Stoler. Yoga : Discipline de la liberté : Le Yoga Sutra attribué à Patanjali. University of California Press, 1996.
Blanc, David Gordon. Les Yoga-sûtras de Patañjali : une biographie. Princeton University Press, 2014.
FAQ sur les 8 branches du yoga
C’est quoi, en gros, les 8 branches du yoga, et à quoi ça sert ?
Les 8 branches sont conçues comme un cadre pour vivre de manière éthique, travailler avec le corps et le souffle, et entraîner l'esprit par la méditation afin de se libérer de la souffrance.
Qui a rédigé les huit branches du yoga ?
Les 8 branches du yoga font partie d’un texte plus vaste connu sous le nom de « Yoga Sutras de Patanjali ». On pense qu’elles ont été écrites par un sage appelé Patanjali entre le Ier et le IVe siècle de notre ère.
Quels sont les 8 branches du yoga, dans l'ordre ?
Les huit branches du yoga sont : Yama (les restrictions), Niyama (les observances), Asana (les postures), Pranayama (le contrôle de la respiration), Pratyahara (le retrait des sens), Dharana (la concentration), Dhyana (la méditation), Samadhi (la contemplation pure).
Les huit branches du yoga se succèdent-elles dans un ordre précis ?
Oui. Ils sont présentés comme une progression, mais la plupart des pratiquants modernes passent d’un membre à l’autre plutôt que de maîtriser parfaitement l’un avant de passer au suivant.



