L'histoire des Yoga Sutras de Patanjali

3 min lire
The History of the Yoga Sutras of Patanjali
Inspirer La pratique du yoga Réfléchis

Les Yoga Sutras de Patanjali sont souvent cités dans les cours de yoga modernes, mais que sais-tu vraiment de l'origine et de l'objectif de cet ouvrage philosophique ? Le parcours des Yoga Sutras (y compris les huit membres) depuis l'Inde antique jusqu'aux studios de yoga d'aujourd'hui réserve plus d'une surprise.

Mis à jour le : 28th January 2026 Publié le : 27th March 2018

Dans cet article

Dans cet article Aller à

    Les Yoga Sutras de Patanjali sont souvent cités comme le pendant philosophique des pratiques physiques actuelles du yoga. On laisse entendre que les deux se sont transmis main dans la main à travers les âges, mais ça ne surprendra personne, parmi ceux qui ont fait des recherches sur l’histoire des asanas, d’apprendre que ce n’est pas vraiment le cas.

    Tout comme la plupart des postures de yoga qu’on pratique couramment ne remontent pas plus loin que le siècle dernier, l’association entre le hatha yoga et le célèbre texte de Patanjali est aussi un phénomène relativement récent. Par contre, cette révélation ne veut pas dire que ces deux éléments ne fonctionnent pas bien ensemble aujourd’hui. En creusant ce qu’on sait de l’histoire des Yoga Sutras, on peut en apprendre beaucoup sur la façon dont le yoga a été introduit dans le monde occidental.

    L’excellent ouvrage de David Gordon Blanc, *The Yoga Sutra of Patanjali: A Biography* (2014), explore ce sujet en profondeur et, sauf mention contraire, constitue la source principale des informations suivantes. L’ouvrage de Barbara Stoler Miller, *Yoga : Discipline of Freedom* (1996), est la traduction et le commentaire des *Yoga Sutras* préférés de Blanc et constitue une autre référence inestimable.

    Les bases sur Patanjali

    On n’a pas beaucoup d’infos sur le vrai Patanjali. Les chercheurs situent sa vie entre le Ier et le IVe siècle de notre ère. Il a écrit les sutras dans ce qu’on appelle le « sanskrit hybride bouddhiste », plutôt qu’en sanskrit classique, ce qui pourrait indiquer une influence bouddhiste dans son œuvre.

    L’auteur des Yoga Sutras n’était probablement pas mi-homme, mi-serpent à plusieurs têtes. C’était un autre Patanjali, un dieu mythique ; cependant, les deux ont parfois été confondus, notamment dans les invocations d’ouverture utilisées à la fois dans les pratiques Iyengar et Ashtanga.

    Interpréter les Yoga Sutras

    Les Yoga Sutras (qui signifient « cordes ») sont 195 aphorismes sur une philosophie qu’on appelait « yoga » à l’époque. Il est important de noter que le mot « yoga » a été utilisé à des fins multiples dans différents contextes et époques, et qu’il a plusieurs significations en sanskrit. Sa définition contemporaine la plus courante, « union », n’est qu’une possibilité parmi d’autres.

    Le yoga de Patanjali se traduit plus justement par « concentration » ou, comme le fait Barbara Stoler Miller, par « discipline ». En tant que philosophie, le yoga examine la relation entre l’esprit humain et le monde matériel, ainsi que la manière dont l’esprit peut se libérer de la souffrance grâce à la discipline et à l’introspection. Il aborde très peu la pratique des postures, comme on va le voir.

    Les sutras sont denses et obscurs, tant dans leur langage que dans leur contenu, c’est pourquoi ils sont le plus souvent accompagnés d’un commentaire explicatif. C’était déjà le cas dans l’Antiquité. Le premier commentaire, attribué à Vyasa (qui signifie « éditeur »), a peut-être été rédigé par un quasi-contemporain de Patanjali, ce qui laisse penser que ses vers n’étaient pas beaucoup plus clairs pour les lecteurs de son époque qu’ils ne le sont aujourd’hui.

    L’interprétation de Vyasa introduit du vocabulaire et des thèmes qui ne figurent pas dans l’œuvre originale, notamment plusieurs éléments liés à un système philosophique de l’époque qui lui est étroitement apparenté, le Samkhya. Ce commentaire a eu un impact fort et durable sur l’interprétation des Yoga Sutras jusqu’à nos jours.

    Yoga et Samkhya

    Le Samkhya et le yoga sont tous deux des systèmes dualistes qui reconnaissent une distinction entre l’Esprit (Purusha) et la Matière (Prakriti). Le salut, qui est le but de ces deux systèmes, est atteint lorsqu’une personne se libère du cycle de la mort et de la renaissance en prenant conscience que son Esprit est pure conscience et qu’il n’est donc pas lié au monde matériel. Dans le Samkhya, ça se fait par un processus de réflexion rationnelle sur la nature de la matière, tandis que dans le yoga, on arrive au même résultat par la méditation profonde.

    Le yoga de Patanjali est parfois appelé, dans certains textes anciens, « Samkhya avec Ishvara ». Comme beaucoup de termes sanskrits dans les Yoga Sutras, le mot Ishvara peut être interprété de plusieurs façons. Ça peut vouloir dire « Dieu », mais ça peut aussi désigner un maître ou un enseignant expert. Dans le système yogique, la dévotion à Ishvara est l’une des conditions préalables à la libération, alors que dans le Samkhya, ce n’est pas le cas.

    La plus grande idée fausse concernant l’œuvre de Patanjali est peut-être qu’elle fournit des conseils pour parvenir à l’union avec le divin afin d’atteindre l’illumination. Dans sa biographie, David Gordon Blanc explique qu’en réalité, le yoga et le Samkhya proposent tous deux la séparation absolue entre l’Esprit et la Matière comme l’état qui permettra de se libérer de la souffrance. L’idée tenace selon laquelle l’union serait l’état suprême du yoga a été introduite bien plus tard par des commentaires influents sur les Yoga Sutras.

    Les huit membres de Patanjali

    L’explication de Patanjali concernant un chemin à huit branches (le mot sanskrit est « ashtanga », d’où tire son nom le style de yoga de Sri K. Pattabhi Jois) est la partie des Yoga Sutras la plus répandue dans la pratique moderne. La description de ces huit branches ne représente qu’une toute petite partie du texte, ne comprenant que 31 versets sur les 195 que compte l’ouvrage. Dans l’Antiquité, cette partie était considérée comme la moins importante de l’ouvrage. C’est peut-être justement le côté très concret et l’explication d’un chemin menant à la libération de la souffrance inhérente à la vie, au sein de ce texte philosophique par ailleurs très dense, qui séduit les pratiquants d’aujourd’hui.

    Les deux premiers membres exposent les principes moraux et les règles à respecter qui préparent le pratiquant au profond travail intérieur à venir. Les trois membres suivants sont de nature très pratique : s’asseoir, respirer, se détacher des stimuli sensoriels. L’un de ces membres pratiques est l’asana, qui, dans ce contexte, signifie simplement « posture ». Le seul sutra qui fait directement référence à l’asana est « sthira sukham asanam », que Miller traduit par « La posture du yoga est stable et aisée ». Pour entrer en méditation, il faut adopter une posture facile à maintenir.

    Les trois derniers membres décrivent un état méditatif de plus en plus profond, qui culmine dans le samadhi (contemplation pure), où tu ne fais plus qu’un avec l’objet de ta méditation. C’est le but des huit membres, mais ce n’est en réalité pas la fin du processus de transformation. Patanjali décrit un état supplémentaire, le nirbija-samadhi, que Miller traduit par « contemplation sans graine ». Il s’agit de la séparation totale de l’Esprit et de la Matière, qui aboutit à la libération de l’Esprit.

    Une fois libéré, l’Esprit a le pouvoir de s’étendre partout, ce qui lui confère ce qu’on appellerait des pouvoirs surnaturels, comme l’invisibilité, la capacité d’entrer dans d’autres corps et de voyager à travers le temps et l’espace. Quand la séparation totale entre Purusha et Prakriti est réalisée, l’Esprit transcende le monde matériel.

    Chronologie des sutras

    L’œuvre de Patanjali a connu une certaine popularité à l’époque de sa création, puis à nouveau aux Xe et XIe siècles, comme en témoigne l’existence de traductions de cette époque dans deux autres langues anciennes, destinées à une diffusion plus large. Cependant, vers 1200 de notre ère, les Yoga Sutras étaient tombés en désuétude, avant d’être redécouverts au début du XIXe siècle.

    Blanc explique que, dans le but de codifier un ensemble de lois hindoues traditionnelles pour qu’elles puissent s’appliquer à la population locale, le gouvernement colonial britannique en Inde a favorisé un essor des études sanskrites. Ça a conduit à la redécouverte de l’œuvre de Patanjali, qui a ensuite été adoptée et promue par deux figures influentes dans l’adoption du yoga en Occident : la Société théosophique de Madame Blavatsky et Swami Vivekananda.

    La Société théosophique, dont les membres considéraient l’Inde comme la source originelle de la spiritualité humaine, a publié plusieurs des toutes premières traductions en anglais des Yoga Sutras, à partir de 1885, dans le but de populariser la sagesse ancestrale du mysticisme indien. Leurs traductions ont permis à l’œuvre de Patanjali de toucher un public bien plus large.

    Vivekananda, qui a joué un rôle prépondérant dans l’essor de l’intérêt pour la philosophie indienne et le yoga aux États-Unis au tournant du XXe siècle, a lui aussi beaucoup contribué à rendre les Yoga Sutras plus accessibles. En 1896, il a publié *Raja Yoga*, qui a connu un immense succès et a rapidement conquis un public international. Le livre est divisé en deux parties : la première regroupe les transcriptions des conférences de Vivekananda sur la pratique en huit étapes, et la seconde, une traduction et un commentaire des Yoga Sutras dans leur intégralité.

    C’est à travers le prisme de Vivekananda que passent bon nombre de nos idées fausses contemporaines sur les Yoga Sutras, car le swami avait un objectif précis à atteindre auprès de son public cible : faire de la pensée indienne la source principale de la philosophie, de la science et de la spiritualité occidentales. Vivekananda a rendu cet ouvrage ésotérique plus accessible, mais, comme l’écrit Blanc, il a peut-être «réussi au détriment de la précision». Par exemple, le commentaire de Vivekananda inclut aussi les nadis et les chakras (issus du yoga tantrique) ainsi que les pratiques de pranayama et de kundalini (issues du tantra, du hatha et des Puranas).

    Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que l’œuvre de Patanjali soit aujourd’hui associée à de nombreux concepts populaires dans le yoga moderne qui, en réalité, ne figurent pas dans l’œuvre originale. En particulier, l’idée selon laquelle l’aboutissement de la pratique en huit étapes mène à l’union avec le divin est un concept issu des Puranas, et non des Yoga Sutras. Même si Vivekananda n’a pas été le premier à introduire ces incohérences dans son interprétation des Yoga Sutras, le succès de sa version a fait en sorte qu’elles perdurent.

    Les Yoga Sutras dans le yoga moderne

    Le mariage entre l’œuvre philosophique de Patanjali et les asanas remonte à T. Krishnamacharya (1888-1989), que l’on surnomme le père du yoga moderne. L’héritage de Krishnamacharya est immense, puisqu’il a été le professeur de trois des plus grands diffuseurs du yoga contemporain : Pattabhi Jois, fondateur de l’Ashtanga Yoga, B.K.S. Iyengar, et son propre fils, T.K.V. Desikachar, fondateur du Viniyoga. Indra Devi, qui a fait découvrir le yoga à Hollywood, était une autre élève célèbre.

    L’histoire de la vie de Krishnamacharya a été, au moins en partie, mythifiée. Il affirmait avoir reçu sa formation en hatha yoga en vivant dans une grotte au Tibet (ou au Népal) pendant sept ans avec son gourou, ainsi qu’à travers un livre ancien appelé le Yoga Korunta, qu’il avait lui-même découvert dans une bibliothèque de Calcutta et qui avait ensuite été mystérieusement dévoré par des fourmis. Dans son livre *Yoga Body*, les recherches de Mark Singleton révèlent que l’émergence du vinyasa yoga doit aussi beaucoup au mouvement international de culture physique du XIXe siècle et aux exercices de callisthénie de l’armée coloniale britannique.

    Quant à l’introduction ultérieure par Krishnamacharya des Yoga Sutras de Patanjali comme fondement philosophique de ce nouveau type de yoga, Singleton suggère qu’il s’agissait d’un moyen pragmatique de légitimer la pratique du vinyasa en la reliant à une tradition indienne plus ancienne. Grâce au Raja Yoga de Vivekananda, on pouvait compter sur les Yoga Sutras pour conférer une aura d’authenticité, sans parler de science, de santé et de spiritualité, à ce style d’asanas en plein essor.

    D’autres styles de yoga qui se développaient en même temps que la lignée de Krishnamacharya semblent eux aussi avoir appliqué les Yoga Sutras a posteriori. Swami Sivananda, par exemple, ne mentionne Patanjali qu’en passant dans ses premiers écrits. Mais les disciples de Sivananda, notamment Swami Satchidinanada, fondateur du yoga intégral, ont par la suite pleinement intégré les Yoga Sutras dans leur enseignement.

    Les Yoga Sutras aujourd’hui

    En savoir plus sur comment et pourquoi le yoga s’est développé comme ça ne discrédite pas une version contemporaine de ces enseignements. L’interprétation de la philosophie, tout comme les asanas, doit pouvoir evolve s’adapter au yogi moderne, sinon elle deviendra obsolète.

    Le sutra le plus connu est peut-être le deuxième : yoga citta vritti nirodha. Bien que chacun de ces mots puisse être traduit de plusieurs façons, Miller propose : « Le yoga, c’est l’arrêt des fluctuations de la pensée ». Même si Patanjali ne parlait presque certainement pas des effets de la pratique physique telle qu’on la connaît, cette définition décrit très bien l’effet que les asanas ont sur l’esprit. C’est peut-être pour ça que les Yoga Sutras continuent d’être enseignés aujourd’hui : ils trouvent toujours un écho en nous, même s’ils ne mènent pas directement au tapis.

     

    Pour en savoir plus, jette un œil à ces sources :

    Miller, Barbara Stoler. Yoga : Discipline of Freedom : The Yoga Sutra Attributed to Patanjali. University of California Press, 1996.

    Singleton, Mark. *Yoga Body : The Origins of Modern Posture Practice*. Oxford University Press, 2010.

    Blanc, David Gordon. *The Yoga Sutra of Patanjali: A Biography*. Princeton University Press, 2014.

    Par Ann Pizer qui pratique le yoga et écrit sur ce sujet depuis plus de 20 ans.
    Inspirer La pratique du yoga Réfléchis

    Dans cet article

    Dans cet article Aller à

      Articles populaires